Vigilances épistémologiques et controverses
Depuis la leçon 1.1, une question reste en suspens : nommer un élément de la nature « service » n'est jamais neutre. Ce chapitre l'affronte directement, à travers une controverse scientifique réelle et documentée, pour construire une posture professionnelle qui n'est ni un rejet ni une adhésion aveugle du concept.
- Connaître une controverse scientifique réelle sur la monétisation de la nature, opposant des auteurs identifiés.
- Comprendre le concept de « fétichisme de la marchandise » appliqué aux paiements pour services environnementaux.
- Identifier des effets pervers concrets dans la mise en œuvre des dispositifs de paiement pour services environnementaux (PSE).
- Construire une posture professionnelle capable d'utiliser l'évaluation des services écosystémiques sans naïveté ni rejet de principe.
2006 : le débat s'ouvre dans la revue Nature
En 2006, l'écologue Douglas McCauley publie dans Nature un texte au titre volontairement provocateur, que l'on peut traduire par « Brader la nature ». Sa cible : la généralisation des mécanismes de conservation fondés sur le marché, dont l'approche par les services écosystémiques constitue le socle conceptuel. Le débat qui s'ensuit, avec plusieurs réponses publiées dans les numéros suivants de la revue, reste l'une des controverses les plus citées du champ.
La tendance à vouloir identifier, quantifier économiquement et monétiser les services écosystémiques repose sur l'idée que les décideurs renonceront à détruire la nature une fois qu'ils en percevront la valeur marchande. McCauley juge cette hypothèse peu étayée et alerte sur le risque de faire dépendre la conservation de la seule logique de marché, au détriment des arguments éthiques et esthétiques qui, selon lui, devraient rester premiers.
Les auteurs du Millennium Ecosystem Assessment répondent que McCauley commet une erreur de raisonnement en opposant valorisation économique et protection pour la nature elle-même : intégrer les services écosystémiques dans la décision n'empêche pas de continuer à défendre par ailleurs des arguments éthiques, et permet d'atteindre des publics que l'argument esthétique seul ne convainc pas.
Robert Costanza, l'un des économistes fondateurs du champ, répond à son tour que valoriser économiquement un service écosystémique ne signifie pas nécessairement le marchandiser au sens strict — c'est-à-dire le rendre effectivement échangeable sur un marché. On peut, selon lui, exprimer une valeur en euros à des fins de communication ou d'arbitrage public, sans pour autant créer un marché de ce service.
Ce que cette controverse enseigne, au-delà de son contenu, c'est qu'il n'existe pas de consensus scientifique tranché sur la question. Un professionnel du secteur qui utilise l'évaluation des services écosystémiques doit savoir situer sa pratique dans ce débat, plutôt que de la présenter comme une évidence technique dénuée d'enjeu de valeurs.
Le « fétichisme de la marchandise » appliqué aux PSE
Les économistes Nicolás Kosoy et Esteve Corbera ont proposé, en 2010, d'appliquer aux paiements pour services environnementaux (PSE) le concept marxiste de fétichisme de la marchandise — l'idée que l'échange marchand masque les relations sociales réelles qui sous-tendent la production d'un bien.
Ce que la transaction masque
- La complexité écologique est réduite à une unité d'échange standardisée (une tonne de carbone, un hectare protégé), ce qui masque l'ensemble des interactions écologiques non comptabilisées dans cette unité.
- Les rapports de pouvoir entre acteurs restent invisibles derrière l'apparente neutralité du prix : qui fixe le prix, qui a la capacité de vendre, qui a la capacité d'acheter ne sont pas des questions techniques mais des questions politiques.
- Les valeurs culturelles locales attachées au territoire sont occultées par la traduction en un équivalent monétaire unique, qui gomme la diversité des significations que différents groupes attachent au même écosystème.
Ce concept ne condamne pas les PSE en bloc — de nombreux dispositifs, y compris les contrats Natura 2000 ou les mesures agro-environnementales et climatiques (MAEC) que vous connaissez, s'apparentent à des PSE. Il invite à examiner, dans chaque dispositif concret, qui définit l'unité d'échange, qui capte effectivement le paiement, et ce que cette traduction en euros laisse de côté.
Qui capte la valeur ? Le risque de captation par les mieux dotés
Un effet pervers documenté dans la littérature sur les PSE est la captation disproportionnée des paiements par les acteurs les mieux dotés en capital foncier, administratif ou relationnel — grands propriétaires capables de monter les dossiers, exploitants déjà bien insérés dans les réseaux institutionnels — au détriment des usagers informels ou des petits exploitants qui rendent pourtant des services comparables, mais sans les moyens de les faire reconnaître administrativement. La rigueur d'un dispositif de PSE se mesure autant à ses effets redistributifs qu'à son efficacité écologique brute.
Les valeurs relationnelles, un troisième pôle
Le débat oppose trop souvent seulement deux pôles : valeur intrinsèque (la nature a une valeur en soi, indépendamment de tout usage humain) et valeur instrumentale (la nature vaut par ce qu'elle rapporte à l'humain). Le cadre des Nature's Contributions to People de l'IPBES, présenté en leçon 1.1, introduit un troisième pôle : les valeurs relationnelles, qui ne portent ni sur l'objet naturel en lui-même ni sur son utilité, mais sur la qualité de la relation qu'une personne ou une communauté entretient avec lui — un rapport souvent irréductible à un prix comme à une valeur d'existence isolée.
Un dispositif de PSE dans le Pays de Vionne
La collectivité gestionnaire du bassin versant de la Vionne envisage de mettre en place un dispositif de paiement pour service environnemental récompensant les exploitants agricoles du Pays de Vionne qui maintiennent leurs haies bocagères, au nom du service de pollinisation qu'elles rendent (rappel : code CICES 2.2.2.1, leçon 1.2).
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Quiz — 4 questions
Les questions et les propositions de réponses sont mélangées à chaque chargement de la page. Une seule réponse est correcte par question.
- McCauley D., 2006. « Selling out on nature. » Nature, 443, p. 27-28.
- Reid W. et al., 2006. « Nature: the many benefits of ecosystem services. » Nature, 443, p. 749.
- Costanza R., 2006. « Nature: ecosystems without commodifying them. » Nature, 443, p. 749.
- Kosoy N., Corbera E., 2010. « Payments for ecosystem services as commodity fetishism. » Ecological Economics, 69(6), p. 1228-1236.
- Gómez-Baggethun E., Ruiz-Pérez M., 2011. « Economic valuation and the commodification of ecosystem services. » Progress in Physical Geography, 35(5), p. 613-628.
- Díaz S. et al., 2018. « Assessing nature's contributions to people. » Science, 359(6373), p. 270-272.
- Chan K. et al., 2016. « Opinion: Why protect nature? Rethinking values and the environment. » PNAS, 113(6), p. 1462-1465.