La prospective ne prédit pas l'avenir — elle explore des futurs possibles et plausibles pour aider les acteurs à décider. Un scénario bien construit mobilise les acteurs là où un rapport de diagnostic les endort. C'est le troisième critère de C8.1.
① Savoir
Le référentiel M8 définit la démarche prospective comme la construction d'images du futur pour un horizon temporel défini, à partir des changements importants et plausibles du contexte. Elle s'illustre sous forme de scénarios — des combinaisons d'états futurs possibles qui permettent la participation, la mobilisation et la concertation des acteurs.
Un scénario n'est pas une prédiction. Ce n'est pas non plus un plan d'action. C'est un outil de dialogue — il aide les acteurs à visualiser ce qui pourrait arriver si certaines décisions sont prises (ou non), et à choisir collectivement quel futur ils souhaitent construire.
La prospective territoriale consiste à identifier les variables clés qui vont conditionner l'évolution d'un territoire, à formuler des hypothèses sur leur évolution possible, et à combiner ces hypothèses pour produire des scénarios cohérents sur un horizon temporel défini (5, 10, 20 ans).
Les scénarios sont des dispositifs d'animation : ils permettent la participation des acteurs, la mobilisation des positions, et la concertation autour de futurs partagés. Par leur côté concret et narratif, ils mobilisent là où les tableaux de données restent abstraits.
Les variables clés — Lande de Kerbriand (clique pour explorer)
Les variables clés sont les facteurs dont l'évolution va le plus influencer l'avenir du territoire. Chaque variable peut évoluer dans un sens ou dans un autre — c'est cette bifurcation qui produit des scénarios différents.
Les 3 scénarios — Lande de Kerbriand (horizon 2035)
Évaluation de la soutenabilité des scénarios
| Dimension | S1 — Tendanciel | S2 — Rupture | S3 — Contractuel |
|---|---|---|---|
| Écologique | Dégradation irréversible | Amélioration significative | Stabilisation progressive |
| Économique | Perte d'activité agricole + contentieux N2000 | Maintien contraint, coûteux | Viabilisé par les contrats |
| Sociale | Résignation progressive | Conflits majeurs durables | Cohésion reconstructée |
| Culturelle | Disparition du savoir-faire pastoral | Maintien partiel sous contrainte | Valorisation du patrimoine pastoral |
| Institutionnelle | Contentieux N2000 probable | Légalité garantie, légitimité faible | Légalité + légitimité |
| Acceptabilité future | Dégradation → obligation de réagir | Conflits → blocage à terme | Adhésion → durabilité |
Le référentiel M8 définit la recomposition territoriale comme le réagencement dans la durée d'un espace, sous l'effet de facteurs endogènes (internes) ou exogènes (externes). Elle n'est jamais le fruit du hasard — elle est toujours le fait d'acteurs et d'actions qui interagissent.
Pour la lande de Kerbriand, plusieurs recompositions sont à l'œuvre simultanément :
Les scénarios prospectifs décrivent des trajectoires de recomposition différentes — pas juste des états futurs statiques.
Le référentiel M8 insiste sur la pluralité des temporalités dans le territoire : le temps des décideurs politiques, le temps des investisseurs, le temps des acteurs économiques, le temps des usagers… Et dans une approche environnementale, le temps de la nature et celui de l'anthropocène.
Ces temporalités ne sont pas les mêmes :
Un scénario prospectif crédible articule ces différentes temporalités. L'horizon 2035 (10 ans) est pertinent pour la lande de Kerbriand car il inclut le départ de Méheust (2026), la révision du DocOb N2000 (2028) et un premier bilan de restauration possible des habitats.
Le référentiel M8 souligne que "le recours à la forme narrative de construction des scénarios permet de représenter de façon efficace et pertinente le lien entre le fonctionnement des acteurs, les cheminements et les conséquences sur l'enjeu étudié."
Un scénario narratif est plus puissant qu'un tableau de projections parce qu'il :
La règle d'or : un scénario doit être suffisamment concret et narratif pour qu'un éleveur ou un randonneur puisse se reconnaître dedans et se demander "est-ce que c'est ce que je veux ?"
② Savoir-être
Le technicien GPN qui présente des scénarios prospectifs se retrouve dans une position délicate : il sait souvent quel scénario est le plus souhaitable d'un point de vue environnemental. Mais son rôle n'est pas de conduire les acteurs vers une conclusion préétablie — c'est de leur présenter des futurs possibles pour qu'ils puissent choisir collectivement.
La tentation est grande d'orienter la présentation vers le scénario qu'on préfère — en noircissant le tendanciel, en idéalisant le contractuel. C'est une erreur professionnelle qui fragilise la légitimité de toute la démarche.
Tu présentes les trois scénarios prospectifs aux acteurs de Kerbriand lors d'une réunion de restitution. Après la présentation du scénario S1 (tendanciel — "La lande abandonnée"), l'agriculteur du GAEC Laroc prend la parole : "En fait, moi, je préfère ce scénario. Si la lande se ferme, je peux retourner les prairies en cultures et j'aurai plus de surface productive. L'Agence de l'eau ne pourra rien y faire si c'est la commune qui n'entretient pas."
Sa déclaration surprend tout le monde — y compris toi. Elle révèle un intérêt caché que tu n'avais pas identifié dans le diagnostic.
Quelle réaction traduit la meilleure posture professionnelle ?
La réaction de l'agriculteur face au scénario S1 révèle une logique d'acteur que le diagnostic documentaire n'avait pas identifiée : un intérêt économique à la fermeture de la lande (conversion en cultures). C'est une information précieuse pour la concertation.
Les scénarios prospectifs ont cette propriété remarquable : ils provoquent des réactions qui révèlent des intérêts cachés, des peurs, des alliances potentielles. Utilisés en restitution, ils font partie de la démarche de concertation — pas seulement du diagnostic.
La posture juste : accueillir toutes les réactions sans les juger, les noter, et les intégrer comme données du diagnostic. La réunion de restitution n'est pas seulement un moment de communication — c'est aussi un moment de collecte d'information.
③ Savoir-faire
La prospective est toujours ancrée dans une question : "Comment évoluera [l'enjeu X] à l'horizon [date] si [condition] ?" L'horizon doit être suffisamment lointain pour que des changements significatifs soient possibles (5 à 20 ans), mais suffisamment proche pour être crédible. Pour Kerbriand : "Comment évolueront les habitats de lande ouverte à l'horizon 2035 selon les choix de gestion ?"
Sélectionner 4 à 6 variables clés — les facteurs qui vont le plus influencer l'évolution du territoire par rapport à l'enjeu. Pour chaque variable, formuler 2 à 3 hypothèses d'évolution plausibles (pas des extrêmes impossibles — des bifurcations réalistes). L'AFOM (leçon 1.5) est la source principale pour identifier ces variables.
Un scénario est une combinaison cohérente d'hypothèses sur plusieurs variables. La cohérence systémique est essentielle : les variables d'un même scénario doivent être logiquement articulées entre elles. Si le scénario suppose "cessation du pâturage" (variable 1), il doit en tirer les conséquences sur la végétation (variable 2) et la biodiversité (variable 3). Viser 2 à 3 scénarios contrastés — pas 6.
Donner un nom évocateur à chaque scénario ("La lande abandonnée", "La lande sanctuarisée", "La lande co-gérée"). Rédiger une narration courte (10-15 lignes) qui raconte l'histoire du territoire de 2025 à 2035 selon ce scénario — en mettant en scène des acteurs réels. La narration doit être suffisamment concrète pour être compréhensible par un non-expert.
Pour chaque scénario, évaluer l'impact environnemental (état des milieux, des espèces, des ressources) et la soutenabilité selon toutes les dimensions (écologique, économique, sociale, culturelle, institutionnelle). Le jury évalue explicitement ces deux éléments. L'évaluation doit être argumentée — pas seulement une couleur verte ou rouge.
Le référentiel M8 insiste sur la nécessité d'intégrer dans la discussion sur la soutenabilité "les nouvelles demandes sociétales et la question de l'acceptabilité sociale des scénarios". Un scénario écologiquement parfait mais socialement inacceptable ne sera pas mis en œuvre — son évaluation doit le dire clairement.
Le critère 3 évalue l'élaboration de scénarios prospectifs territoriaux selon deux indicateurs : l'impact environnemental des scénarios (sont-ils évalués correctement ?) et leur cohérence (la méthodologie est-elle rigoureuse ? les variables s'articulent-elles logiquement ? le réalisme est-il garanti ?).
💡 Ce qui distingue une fiche C8.1 excellente sur ce critère : les scénarios ont des noms évocateurs, une narration courte mais incarnée, une évaluation de l'impact environnemental argumentée (pas juste "positif" ou "négatif"), et une discussion sur l'acceptabilité sociale. 2 à 3 scénarios suffisent — la qualité compte plus que la quantité.
④ Évaluation
bonnes réponses sur 4
Auto-évaluation — Scénarios prospectifs (critère 3 de C8.1)
Ce critère vaut /6 pts. Deux indicateurs sont évalués : impact environnemental et cohérence des scénarios.
| Indicateur du jury E8 — Critère 3 | Mon niveau |
|---|---|
| Je sais identifier les variables clés d'un territoire et formuler des hypothèses d'évolution plausibles pour chacune | |
| Je sais construire des scénarios cohérents systémiquement (les variables s'articulent logiquement) et les évaluer selon leur impact environnemental | |
| Je sais intégrer les dimensions sociales, économiques et culturelles dans l'évaluation de la soutenabilité des scénarios |